Glyphosate, érosion des sols et remobilisation de la chlordécone dans les milieux marins antillais : des effets en cascade

Comment votre parcours vous a-t-il amené à travailler sur les pesticides, et plus particulièrement sur le glyphosate?

Pierre Sabatier : Enseignant-chercheur, je suis maître de conférences en géologie au laboratoire EDYTEM (Environnements, Dynamiques et Territoires de Montagne) de l’Université Savoie Mont Blanc et du CNRS (INEE). Je travaille principalement sur les carottes de sédiments afin de reconstituer les effets des activités humaines, du climat et de la géodynamique sur les socio-écosystèmes. Mon laboratoire s’intéresse principalement aux environnements de montagne ; il n’était donc pas forcément évident, a priori, d’aller mener des recherches aux  Antilles …

Tout est parti d’une première étude menée ici, en Savoie, et publiée en 2014. Nous avons travaillé sur un petit bassin viticole autour du lac de Saint André où nous avons prélevé une carotte de sédiments. L’analyse de ces échantillons a permis de reconstituer précisément l’évolution du bassin versant sur le dernier siècle et l’historique des usages de pesticides. A partir de là, nous avons cherché à établir un lien entre les pratiques viticoles en amont et les pesticides retrouvés dans les sédiments du lac, en aval.

Nous avons en particulier travaillé sur le DDT, pesticide organochloré persistant, massivement utilisé en viticulture avant son interdiction en 1972. Dans la carotte de sédiments, nous le retrouvons bien sur la période correspondant à son utilisation mais, et c’est plus étonnant, sa concentration augmente fortement à partir du milieu des années 1990, soit près de vingt ans après son interdiction !

Notre découverte majeure a été la mise en évidence d’un lien entre le glyphosate, herbicide extrêmement courant, et la recrudescence de l’insecticide (DDT) dans le bassin. On constate en effet qu’à partir du milieu des années 90, lorsque l’usage du glyphosate s’est fortement développé, l’érosion des sols a augmenté fortement, et cela a coïncidé avec une hausse très importante des concentrations de DDT ancien dans les sédiments du bassin, alors même que celui-ci n’était plus utilisé depuis 20 ans.

Cela s’explique par le fait que l’herbicide détruit la végétation entre les rangées de vigne et laisse les sols à nu, les rendant beaucoup plus vulnérables aux intempéries. Les précipitations accentuent alors l’érosion des sols qui gardent la mémoire des utilisations anciennes de pesticides, et notamment du DDT, particulièrement persistant dans l’environnement. Ce dernier va pour ainsi dire « remonter à la surface » et être transféré dans les milieux aquatiques – le lac, les nappes phréatiques – par le ruissellement des particules fines. C’est ce que l’on appelle la « remobilisation » ; certains chercheurs parlent même de « résurrection » des pesticides.

A la suite de cette étude, comment votre équipe est-elle passée de la Savoie aux Antilles ?

P. S : A partir de cette découverte, nous avons voulu vérifier si ce schéma de fonctionnement – usage d’herbicides → augmentation de l’érosion des sols → remobilisation d’insecticides interdits – pouvait s’observer dans un autre contexte, porteur de grands enjeux, sanitaires et environnementaux. Un article d’un numéro de La Recherche sur les pesticides couvrait notre étude et comprenait également un encart sur la chlordécone. Sa lecture nous a intrigués et conduits à nous demander si cette même chaîne de processus pouvait être à l’œuvre dans les zones contaminées de Guadeloupe et de Martinique.

Nous avons monté un projet de recherche sur la Martinique et la Guadeloupe, d’abord financé entre 2017 et 2018 par l’INSU du CNRS, puis cofinancé en 2018 par le Labex DRHIIM, dans le cadre de France 2030.

En Guadeloupe et en Martinique, nous avons ainsi mesuré en parallèle le glyphosate et la chlordécone et ses dérivés dans des carottes sédimentaires marines et sur les sols. Cela nous a permis de reconstituer l’évolution de la présence de ces molécules, d’observer leur évolution et leurs interactions.

Nos terrains se concentraient principalement sur des baies, avec des prélèvements de carottes de sédiments en mer. Nous avions également un volet axé sur les bassins versants agricoles, de canne à sucre et bananeraies, pour essayer de quantifier l’érosion des sols.

Aux Antilles comme en Savoie, le couvert végétal protège le sol de l’impact des précipitations : une végétation maintenue entre les rangs des bananiers amortit cet impact et limite l’érosion. Inversement, un sol désherbé est d’autant plus exposé à ce phénomène que les feuilles des bananiers concentrent les gouttes de pluie, ce qui renforce leur pouvoir érosif.