« L’Agence nationale de la recherche : deux décennies en perspective. » Une publication retrace l’histoire de l’ANR et ses 20 années au service de la science et des chercheurs

Dans le livret réalisé à l’occasion des 20 ans de l’ANR, vous situez la création de l’Agence dans l’histoire longue du financement de la recherche publique en France. Quelles sont les grandes périodes et dates clé qui jalonnent cette histoire ?

« Nous avons fait apparaître un « long 20e siècle de la recherche publique française », qui court des années 1870, au lendemain de la défaite face à la Prusse, qui a notamment conduit Pasteur à faire le diagnostic d’une grave déficience de la science française, jusqu’au début des années 2000. Cette période est bien sûr contrastée entre l’avant et l’après-Seconde Guerre mondiale. Avec la création du CNRS en octobre 1939, soit donc au cours de la guerre, et la création consécutive en deux ou trois temps d’autres organismes nationaux de recherche (pendant la guerre, dans l’immédiat après-guerre, et dans les premières années de la Cinquième République), l’Etat investit sans commune mesure avec ce qui se passait auparavant, en dépit des tentatives et des initiatives, dans la production de savoirs nouveaux. C’est aussi l’époque où l’on se met à concevoir ces activités en termes de « recherche ». On note à quel point les crises, et en particulier les guerres, ont été importantes pour la mobilisation du politique et de la société sur ces sujets. Cette mobilisation est soutenue, mais toujours exposée à des retours en arrière ou des démobilisations. Ceci produit un système de la recherche et de l’innovation construit par couches successives, complexe, voire illisible de l’extérieur, mais résilient.

Il semble bien que les réformes mises en œuvre depuis le début des années 2000, à commencer par la création de l’ANR, puis la loi sur l’autonomie des universités, la création d’organismes chargés de l’évaluation de la recherche, puis la mobilisation de moyens nouveaux à travers les Programmes d’investissement d’avenir à partir de 2010, aient fait entrer la recherche française dans une nouvelle époque. Si le financement par projets compétitifs existait avant la création de l’ANR, cette dernière a massifié les volumes, modifié les circuits (financement directement attribués aux chercheurs), tout en professionnalisant les pratiques de sélection et d’accompagnement des projets. »

En ce qui concerne l’ANR précisément, quelles sont les périodes et tournants qui se dégagent vingt ans après sa création ? Comment s’articulent-ils à l’évolution des politiques publiques de soutien à la recherche en France ?

« L’ANR a été depuis sa création en 2005 le sismographe de la politique scientifique du pays. Elle a tantôt servi d’ajustement quand il a fallu faire des économies, tantôt endossé de nouvelles missions quand des moyens nouveaux ont été dégagés. En croisant évolution du budget de l’Agence et évolution de sa gouvernance, on distingue quatre périodes. 

La première voit l’établissement et la montée en charge de l’Agence, de 2005 à 2009. Son budget est en hausse, et sa tutelle par le ministère de la Recherche est officiellement renforcée en août 2006, lorsqu’elle obtient le statut d’établissement public à caractère administratif. Les ONR (organismes nationaux de recherche) et les universités quittent alors son conseil d’administration. Ceci n’empêche toutefois pas l’Agence de prendre ses distances, au sens propre et figuré, avec sa tutelle. Le dialogue est alors semble-t-il ténu avec le ministère. Un élément clé de cette phase est l’adoption d’une stratégie originale de certification. En 2008, l’ANR est la première agence de financement dans le monde à obtenir la certification ISO 9001 pour son processus de sélection des projets. Cela lui permet de consolider sa légitimité tant sur le plan national qu’international. La mise en place de comités sectoriels vise également à associer davantage la communauté scientifique à ses activités. Cette période est également ponctuée par un événement symbolique : l’occupation des locaux de l’ANR par des chercheurs le 27 novembre 2008, reflétant des tensions persistantes avec une partie de la communauté scientifique, pour qui l’Agence est synonyme de pilotage politique de la science et de mise en compétition des équipes au détriment des crédits récurrents.

 

 

 

Jacqueline Lecourtier (directrice générale de l’ANR de février 2007 à décembre 2011) reçoit la certification ISO 9001 pour le processus de sélection de projets, en 2008. Cette certification sera reconfirmée en 2018 et 2024. © ANR

Vient ensuite une phase de crise, entre 2010 et 2015. Dans le sillage de la crise financière de 2008, le budget de l’ANR diminue, entraînant une chute drastique du taux de succès des projets soumis, qui atteint un plancher de 11,5 % en 2015. Cette situation provoque une forte contestation au sein de la communauté scientifique, avec des appels au boycott de l’évaluation et même à la dissolution de l’Agence. Pour répondre à cette crise, des réformes majeures sont mises en place, notamment en 2011 (sélection en deux temps, création d’une commission de recours) et surtout en 2014, avec un décret du ministère Fioraso. Ce décret renforce la programmation de l’ANR (publication d’un plan d’action) et modifie sa gouvernance : la direction est renforcée avec la nomination d’un PDG. Dans la foulée, un comité de pilotage scientifique est créé en 2015.

Sur ces bases, une phase de redressement démarre en 2016 et court jusqu’en 2020. Cette période est caractérisée par une reprise lente des moyens financiers, qui retrouvent en 2020 leur niveau de 2010. L’ANR lance des initiatives pour se rapprocher des chercheurs, comme l’« ANR Tour » à partir de 2016. Cependant, cette phase n’est pas exempte de défis : en 2017, le PDG démissionne, et l’Agence reste dans l’incertitude pendant plusieurs mois, jusqu’à la nomination de Thierry Damerval. Ce dernier joue un rôle actif dans la préparation de la Loi de programmation de la recherche. Votée en décembre 2020, cette dernière ouvre une nouvelle période, marquée par l’essor et une quête de simplification. Le budget d’intervention de l’Agence augmente fortement en quelques années, ce qui permet une hausse notable du taux de succès, atteignant 24 % en 2024. Cette période est également marquée par des efforts de simplification administrative et une augmentation du préciput alloué aux établissements et aux laboratoires. Ces mesures visent à rendre l’ANR plus efficace et plus attractive pour les chercheurs. »

A quels défis l’ANR a-t-elle été confrontée au cours de ses deux premières décennies d’existence ?

« Comme on l’a vu, l’ANR a dû trouver et faire sa place, entre tutelle ministérielle et autonomie, entre rigueur administrative et attentes de la communauté scientifique. Chaque phase a été marquée par des défis spécifiques, mais aussi par des réformes visant à améliorer son fonctionnement et sa légitimité. Les critiques ont en ce sens nourri l’amélioration de l’institution. En comparaison des débuts, les appels à la dissolution de l’ANR sont aujourd’hui rares. L’Agence a fait ses preuves, y compris dans sa capacité à gérer professionnellement les appels et les projets, grâce à la qualité des agents et des outils, notamment numériques. »

Comment avez-vous travaillé sur ce sujet ? Quelles ont été notamment vos sources et avez-vous rencontré des difficultés ?

« Nous avons travaillé sous contraintes fortes de temps (quelques mois pour rédiger ce livret) et de documentation. Cette dernière a été limitée aux publications officielles et à la presse généraliste et spécialisée. Par publications officielles nous entendons les rapports annuels dus à la tutelle et les plans d’action, les rapports d’évaluation par l’AERES et le Hcéres, les rapports parlementaires… Autrement dit, nous n’avons pas travaillé sur les archives (ministérielles, de l’Agence, des associations de chercheurs). Ces dernières restent à explorer. Heureusement, nous avons pu nous appuyer sur une littérature assez substantielle, en sociologie et sciences politiques en particulier. Le champ est structuré par la critique du modèle de gestion de la recherche -pilotage politique et recours à l’approche compétitive-, critique à laquelle répondent des travaux qui sont moins à charge, observant le pragmatisme des acteurs et la pluralité des conceptions de l’autonomie ou de la recherche guidée par la curiosité. Ces références sont citées dans le livret, qui ne se veut pas davantage qu’une introduction ou un survol de l’histoire, ici essentiellement politique, de l’Agence. »

 

Téléchargez le livret “2005-2025, L’Agence nationale de la recherche : deux décennies en perspective”

 

Vidéos :

Depuis 20 ans, l’ANR et ses partenaires soutiennent la recherche en France et dans le monde

ANR – 20 ans – 2005 / 2025